Une année de BD de femmes

Lorsque est tombée, voilà quelques semaines, la sélection officielle pour le Grand Prix du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême (FIBD), aucune femme ne faisait partie des trente nommés. Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, qui se bat déjà depuis un certain temps contre les discriminations et les stéréotypes subis par les femmes dans le milieu de la BD, a dénoncé immédiatement le biais de cette sélection. Il a fallu attendre des réactions masculines, celle de Riad Sattouf notamment, pour que la polémique trouve un écho médiatique.

Féministes
Si les actions du collectif féminin ont parfois été perçues – comme c’est souvent le cas des revendications féministes – comme une mobilisation illégitime et exagérée, la prise de position de Riad Sattouf et des quelques autres hommes qui ont demandé leur retrait du palmarès a été saluée comme courageuse.

La mauvaise foi de Franck Bondoux (délégué général du FIBD) dans ses tentatives de justification a confirmé à quel point la direction du festival méconnaît le problème du sexisme dans le milieu de la BD. Et cette ignorance est partagée par de nombreux autres acteurs de ce milieu très masculin. On a beaucoup parlé de quotas, de l’absurdité de réclamer une parité, alors qu’il n’en a jamais été question dans les revendications du collectif qui ne réclame jamais qu’une certaine représentativité.

Constituer un palmarès 100% masculin, c’est postuler, encore et toujours, que les femmes ne sont pas vraiment capables de produire des bandes dessinées de qualité. C’est ne pas voir qu’une sélection entièrement composée d’hommes n’est pas neutre mais genrée. C’est nier le sexisme dans le monde de la bande dessinée, où on voudrait cantonner les auteures à des genres spécifiques et où elles sont souvent les petites mains invisibles qui rendent possibles les BD des autres sans être reconnues. C’est perpétuer, ou plutôt consacrer les inégalités systémiques auxquelles font face les femmes dans l’ensemble de la société.

Devant cet immobilisme affligeant, j’ai décidé de changer mes habitudes pendant un an : en 2016, je n’achèterai que des bandes dessinées faites par des femmes. J’entends déjà les accusations outrées : « Vous n’aimez pas les hommes ! C’est du sexisme inversé ! Il faut juger les œuvres selon leur qualité et non selon le genre de leur auteur ! » Mais juge-t-on vraiment les œuvres impartialement lorsqu’on parvient, dans la production internationale de bande dessinée, à ne trouver aucune femme digne d’être récompensée ?

Comme dans bien d’autres domaines, des stéréotypes sexistes orientent l’achat et la lecture des bandes dessinées. Dans un magasin d’électroménager, combien se dirigent spontanément vers un vendeur plutôt qu’une vendeuse tout en prétendant n’avoir que faire du genre de leur interlocuteur ? Combien tournent le dos à la caviste pour demander conseil au caissier, combien prennent la concessionnaire automobile pour une secrétaire, la chirurgienne pour une infirmière parce que l’électroménager, l’œnologie, les voitures, la médecine sont des domaines où l’on présuppose, en vertu de stéréotypes sexistes, que les hommes ont plus de compétences ? Il en va de même pour la bande dessinée.

aimee-de-jongh

Il n’est pas question, dans mon projet, de mépriser la production des hommes, ni même de l’ignorer (je ne m’interdis pas de la lire ni de l’emprunter). Il s’agit plutôt d’une démonstration par l’absurde : puisque le biais de genre est généralement impensé dans la bande dessinée, puisqu’on a l’impression d’acheter « une BD » quand on acquiert une BD faite par un homme, mais « une BD de femme » quand on achète une BD faite par une femme, je vais rendre visible ce biais en n’achetant que des BD de femmes.

En chroniquant chacune de mes acquisitions, j’aimerais donner des idées de lecture à celles et ceux qui croient encore qu’il faut être un homme pour faire de la BD. J’aimerais voir si l’amatrice et la collectionneuse en moi sont frustrées de n’acheter que des BD de femmes. J’aimerais aussi qu’en lisant ces chroniques, chacun·e parcoure sa bibliothèque d’un œil plus averti et peut-être plus critique. J’aimerais, en somme, apporter ma toute petite pierre à la lutte contre le sexisme.

Les règles du jeu

  • De janvier 2016 à janvier 2017, je n’achèterai que des BD faites par des femmes.
  • Il faut que le scénario et/ou le dessin soi(en)t fait(s) par une femme. Si c’est un album collectif, il faut au moins une contributrice. La présence d’une coloriste dans la réalisation d’une œuvre ne remplit pas mes critères : malgré l’importance de leur travail, les coloristes (souvent des femmes) sont généralement peu reconnues – si elles sont seulement mentionnées ! Il s’agit de montrer que les femmes ne sont pas seulement les petites mains de la BD.
  • Je ne chroniquerai que des bandes dessinées que j’ai appréciées.
  • Ma sélection est personnelle, complètement subjective, elle n’a pas vocation à être représentative de l’histoire ou de l’actualité de la BD faite par des femmes. On ne s’étonnera donc pas de ne pas y trouver certaines œuvres incontournables de la BD.
  • Je ne m’interdis pas de lire, d’emprunter, de voler d’accepter en cadeau des BD faites par des hommes, mais je n’en achèterai pas et je ne les chroniquerai pas.
  • Je ne suis pas millionnaire, il ne faut pas s’attendre à une chronique par semaine ! (à moins de m’offrir de chouettes BD de femmes)

Très bientôt, ma récolte d’Angoulême…

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9 réflexions sur “Une année de BD de femmes

  1. je soutiens votre cause.. mais je suis perplexe sur ce point : Comment pouvez-vous prétendre luter contre les stéréotypes alors que vous contribuez à les véhiculer vous même, et ce dès la première image de ce blog (ongles vernis) ? A méditer 😉

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    1. Cher Sébastien, sachez qu’on peut être féministe et porter du vernis (ou des talons, ou du maquillage). Les féministes luttent pour que les femmes puissent faire ce qu’elles veulent de leur corps, jusqu’à nouvel ordre elles n’interdisent pas d’adopter certains traits d’une féminité conventionnelle, du moment que personne — en particulier pas des hommes — ne vient leur dire ce qu’elles doivent faire ou ne pas faire. Elles luttent également pour que les femmes ne soient pas jugées sur leur apparence mais sur la qualité de ce qu’elles font. À méditer aussi, n’est-ce pas ? N’hésitez pas à vous promener dans les liens pour en savoir plus sur le féminisme. Bonne lecture !

      Aimé par 2 personnes

  2. Je suis ravie de découvrir ce blog. Je suis aussi ravie que la prise de conscience s’étende. J’étais tombée sur un post de Diglee qui expliquait pourquoi dans les derniers temps elle ne « lisait plus que des femmes » avec preuves à l’appui du manque de visibillité/représentativité.

    Je suis ravie, pourquoi? Pas qu’on méprise les femmes, ça non mais qu’on m’ouvre un monde des possibles. Je suis plutôt une dévoreuse de romans et depuis un peu plus d’un an, je me suis mise à la BD, me rendant compte de leur diversité. D’un autre côté, je m’efforce de lire plus de femmes. Du coup, le mélange des deux est inspirant et je salue la démarche !!!

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