TETRA éditions — Entretien avec Mathilde Payen

mathildeDes briques de lait, une machine à pâtes, de l’encre et du papier : voilà les ingrédients qui font la saveur inimitable des livres TETRA. Mathilde Payen, présidente de cette maison d’édition associative fondée en 2013, pratiquait déjà la gravure quand elle était étudiante à l’École Européenne Supérieure de l’Image (ÉESI) d’Angoulême. La gravure en taille-douce consiste à graver le motif à imprimer sur une plaque de cuivre, puis à encrer cette plaque et à la passer sous une presse. Le motif s’imprime alors sur le papier. Alors que l’art de la gravure est réputé élitiste, Mathilde a décidé de le mettre à la portée de tous en montrant que c’est avant tout une technique d’impression manuelle idéale pour le fanzine et qu’elle peut être pratiquée chez soi, à la punk, avec des matériaux de récupération et un budget modeste.

Comment sont nées les éditions TETRA ?

On a monté l’asso à l’époque où on étudiait à l’ÉESI. On désertait un peu l’atelier de l’école, alors comme j’avais une presse, on a commencé à faire des sessions de gravure sur des briques de lait [des briques Tetra Pak, d’où le nom de l’association, ndlr] le soir et le week-end chez moi. En 2012, on a lancé un appel à projets, notamment sur les réseaux sociaux : chacun pouvait nous envoyer des briques de lait gravées et on les imprimait. On a récolté près de 300 gravures très rapidement. On les a imprimées, scannées, et on a fait le premier livre. C’est ce qui a donné naissance à TETRA : c’était un atelier mobile qui se déplaçait dans les cafés, dans la rue. C’est aussi ce qui m’a permis d’éditer ma première BD, Palpitations, qui était mon projet de diplôme. Comme ça marchait bien, on a fondé une association loi 1901. Ensuite on a continué à faire des livres à partir de briques de lait gravées que nous envoyaient des auteurs invités.

livre

Qui sont les membres de TETRA ?

Shyle Zalewski et Iris Pouy, et François Deschamp à Nantes. Et moi, qui suis présidente de l’association.

Qu’est-ce que ça apporte, une BD en gravure ?

C’est juste une technique, comme une BD à la peinture ou au feutre…

Mais c’est beaucoup plus long, non ?

Pour les auteurs, pas beaucoup plus : la particularité c’est qu’il y a autant de travail pour l’auteur que pour l’imprimeur. Pour les auteurs, dessiner sur une feuille ou sur un Tetra Pak, c’est pareil. Mais il y a un trait vraiment particulier en gravure. J’essaie de choisir des gens dont le trait pourrait bien fonctionner avec cette technique. D’ailleurs, les auteurs avec qui je travaille sont des gens qui ne gravent pas d’habitude.

Tu donnes des directives aux personnes qui contribuent ?

Non, les thèmes sont complètement libres. À partir du moment où le projet tient la route et où il est de bonne qualité, ça me va. J’ai envie de publier des choses très différentes, je ne veux pas m’enfermer dans un style ni publier seulement les auteurs que j’aime bien… Le choix de la gravure nous permet justement d’assurer une ligne éditoriale forte malgré cette diversité. Prends Céline Guichard et Shyle, qui ont deux univers très différents : on peut les publier dans la même collection grâce à la gravure.

Qu’est-ce qui te plaît dans la gravure ?

C’est la technique ! Le côté manuel. Déjà, il y a un toucher qui est très différent quand on dessine… le trait ne sort pas tout de suite, on dessine à l’aveugle. Il n’y a pas l’angoisse de la page blanche parce que de toute façon ta page reste blanche jusqu’à la fin. C’est seulement là que tu as la surprise de découvrir ton dessin. Sans ce stress de la page blanche, les gens se lâchent beaucoup plus. J’aime bien la mécanique des presses, c’est hyper stylé. J’aime ce côté minutieux, le travail des encres, et puis le fait de travailler en atelier aussi.

C’est un matériel difficile à mettre en place, non ?

Quand j’étais à l’ÉESI, j’avais déjà envie de faire une bande dessinée en lithographie. Le directeur m’a dit : « Non, la bande dessinée c’est populaire, la gravure c’est autre chose ! » Mais j’étais convaincue qu’on pouvait faire de la BD en gravure, je ne trouvais pas ça élitiste. Après, j’ai découvert qu’on pouvait faire de la gravure sur briques de lait pendant un stage à la Métairie Bruyère, un centre de gravure en Bourgogne. Alors que nous, on gravait sur du cuivre, les enfants gravaient sur des briques de lait. Le cuivre coûte environ 30€ la feuille. Tu imagines le coût pour faire une BD ? Ce que j’aime, c’est mettre à la portée des gens une technique qui paraît élitiste alors qu’en fait c’est une technique d’impression manuelle parfaite pour faire du fanzine.

Tu vis du travail de l’association ?

Non ! Il y a des gens qui me demandent des stages, je réponds « Les gars, vous êtes pas bien ? Je suis sur une table Ikea dans mon garage ! » Je travaille dans une imprimerie de taille-douce et de timbrage qui imprime pour de grosses sociétés, mais je ne suis pas imprimeur… enfin, « imprimeuse », ça se dit ? Moi, je vérifie si les gravures sont bien imprimées. Je crois que dans cette entreprise, aucune femme n’a travaillé sur les machines, c’est un boulot masculin. Ça a toujours été : les hommes aux machines, les femmes qui vérifient les estampes, qui font les petites mains et qui préparent les colis, parlent aux clients et font les factures.

Ton employeur sait que tu es imprimeuse ?

Oui, bien sûr. À l’origine ils recherchaient quelqu’un pour imprimer. Je pense que je ne passerai jamais sur une machine. Un jour, un type est venu pour nous faire faire du doublage d’enveloppes : il s’agit de prendre du papier de soie, de l’enfiler dans l’enveloppe et de le coller, tu vois la galère pour coller du papier de soie [un papier extrêmement fin, qui se déchire facilement, ndlr]… c’est très minutieux, très long et stressant. Il a dit à l’imprimeur : « Je te forme, mais c’est Mathilde qui le fera. Mathilde, tu es une fille, tu y arriveras mieux avec tes petites mains ! » C’est un milieu vraiment misogyne, j’ai subi régulièrement des remarques sexistes. Je crois que je n’ai jamais rencontré de femme imprimeur professionnelle. Pourtant, moi j’aimerais vraiment travailler là-dedans…

Tu peux me présenter des œuvres de femmes publiées par TETRA ?

Il y a beaucoup de femmes dans l’association. Dans la collection « Éclair », par exemple, pour l’instant il n’y a que des femmes. Il y a Céline Guichard, Mai Li Bernard, Carlotta Costanzi… Céline et Mai Li font plutôt de l’illustration. Il y a peu de bandes dessinées en fait. Comme ça fait beaucoup de cases à tirer, les gens préfèrent sans doute faire des images pleine page. Céline a dessiné Garde-robe, une série de vêtements animés, sans corps. Iris Pouy a réalisé Baubo, une bande dessinée sur une déesse qui a un pouvoir très spécial. Carlotta a fait un conte illustré sur la mort. Je suis moi-même en train de travailler sur une BD qui sortira pour l’automne prochain.

Quelle est ta BD préférée ?

The Summer of Love de Debbie Drechsler. Ça se passe l’été dans une ville et l’héroïne tombe amoureuse d’un type qui pue. J’aime beaucoup les récits d’été où une fille tombe amoureuse d’un type qui pue. Ça arrive souvent.

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