La légèreté

une_page-7-tt-width-1600-height-1067-crop-1-bgcolor-000000-nozoom_default-1-lazyload-0-responsive-1Un type m’a dit une fois, en plissant les yeux d’un air pénétré : « Ce qui compte dans ma vie, c’est la beauté. Je vis pour la beauté. » J’ai éclaté de rire au nez de ce poseur et de son lyrisme à deux balles. Vraiment, qui peut proférer sérieusement un cliché pareil de nos jours ? « Les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire », comme Flaubert l’écrivait à Louise Colet en 1853, auraient dû mourir avec Lamartine. S’écrier aujourd’hui avec emphase qu’on vit pour la beauté équivaut un peu à tourner au premier degré un clip avec des chevaux qui galopent au ralenti sur une plage au coucher du soleil.

Mais quand j’ai lu, sur la quatrième de couverture de La légèreté de Catherine Meurisse, dessinatrice à Charlie Hebdo, qu’elle avait surmonté le traumatisme du 7 janvier en partant en quête de la beauté, je n’ai pas ricané. Il existe une exception au ridicule que je viens de décrire. Il y a des gens (la majorité) pour qui la mort reste une notion abstraite qu’on côtoie sans la rencontrer. Beaucoup d’artistes et d’écrivains aiment la chatouiller pour en extraire du mélo, ils l’utilisent comme un déclencheur de pathos qui tire les larmes aussi sûrement que des oignons crus. Ils l’esthétisent, ils la rendent poétique, ils vont ajouter du violon ET de la pluie par-dessus une scène tragique. Une amie journaliste qui a couvert toutes sortes de guerres et de catastrophes m’a dit, en rentrant d’Haïti après le tremblement de terre de 2010 : « Je suis arrivée là-bas, il y avait 200 000 morts dans une seule ville. Un cadavre, la vraie mort, ça n’a rien de métaphysique ou de poétique. C’est mort et ça pue, c’est tout. » Alors quand on se trouve non pas nez à nez avec « La Mort », mais le nez dans la mort, quand on est confronté à sa forme la plus brutale, la plus crue et la plus indescriptible, je crois qu’on a droit au lyrisme.

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Le 7 janvier 2015, Catherine Meurisse se réveille tard après une mauvaise nuit. Elle risque de manquer la conférence de rédaction. Le bus 69 la dépasse, elle doit attendre le suivant. Quand elle arrive devant la rédaction de Charlie Hebdo, Luz l’arrête. Il n’est pas loin de l’entrée, une galette des rois à la main : « Il y a une prise d’otages ». Ils se réfugient dans un bureau voisin. Ils entendent les rafales des kalachnikovs qui abattent leurs amis. À partir de là, il me semble que Meurisse a une légitimité particulière pour parler de la mort et pour recourir au lyrisme dans sa lutte contre le traumatisme.

La légèreté raconte comment, après le massacre de ses confrères et de sa consœur de Charlie Hebdo, la dessinatrice cherche à reconstruire un sens à tout ce qui l’entoure et au simple fait d’être en vie. Alors qu’on lui diagnostique une dissociation, sorte de mécanisme défensif qui la rend imperméable à toute forme d’émotion, il lui apparaît que la seule manière de continuer à exister est de chercher la beauté — partout, dans les musées, les théâtres, mais aussi la nature et l’amitié. Elle sollicite et obtient une résidence d’artiste à la Villa Médicis, où elle peut s’enivrer des chefs-d’œuvre dont regorge l’Italie. En dessinant l’album, elle reconquiert aussi peu à peu la maîtrise de son trait alors que les attentats l’avaient laissée presque incapable de produire des dessins de presse. La belle et sobre aquarelle de la couverture est le premier dessin en couleur qu’elle réalise après le 7 janvier. Au fil des pages, on retrouve pourtant la Catherine Meurisse qu’on connaît : l’amoureuse des arts et des lettres de Moderne Olympia, du Pont des arts et de Mes hommes de lettres, son humour irrévérencieux — elle parvient à me faire rire à la page qui suit immédiatement le récit du massacre —, son style enlevé et surtout cet équilibre de l’érudite qui ne se prend jamais tout à fait au sérieux. On trouve sur une même page des croquis académiques, véritables hommages au patrimoine culturel européen, et des personnages auxquels leurs yeux ronds et leur long nez donnent une tête de zizi. D’un instant à l’autre, Meurisse passe du lyrisme le plus élevé aux blagues sous la ceinture. C’est sans doute cette désinvolture qui évite au livre la pesanteur du pathos et justifie son titre. Meurisse n’a pas attendu le désespoir pour être une virtuose de la légèreté ; la prouesse de l’album est de montrer qu’elle le reste dans les circonstances les plus graves.

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