Arte

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On connaissait Bakuman, l’histoire de deux aspirants mangakas prêts à tout pour créer des mangas remarquables et les faire publier. Avec Arte, Kei Ōkubo propose en quelque sorte une déclinaison du mangaka manga façon Renaissance italienne : pas de mangakas mais des peintres florentins, pas d’éditeurs mais des mécènes, et une jeune noble qui tâche de percer dans le milieu très masculin des beaux-arts au début du XVIe siècle. Mais si le héros de Bakuman veut réaliser son rêve pour gagner la main de la fille qu’il aime, Arte, elle, souhaite devenir peintre pour ne pas dépendre d’un mari.

Comme toutes les filles de son rang, Arte a reçu une éducation visant à faire d’elle une épouse agréable, assez cultivée pour tenir une conversation mais pas suffisamment pour réfléchir et débattre, assez douée de ses mains pour confectionner des motifs de dentelles mais pas assez pour qu’on lui reconnaisse du talent. Arte aime le dessin, un divertissement qui sied à sa condition et dans lequel son père l’a toujours encouragée. Lorsqu’il meurt, cependant, la mère d’Arte juge qu’il est temps désormais qu’elle abandonne ses fusains pour se marier, car la destinée d’une jeune femme bien née est de faire un bon mariage. Arte ne l’entend pas de cette oreille : emportant les croquis que sa mère n’a pas brûlés, elle fuit la demeure familiale et se met à arpenter les rues de Florence à la recherche d’un atelier. Mais aucun maître ne veut d’une femme apprentie, et personne n’accepte ne serait-ce que de regarder ses travaux.

 

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Le manga de Kei Ōkubo, dont le quatrième volume paraîtra en France en décembre 2016, traite le cadre renaissant avec une grande liberté — l’attitude, le parler de la jeune fille sont plutôt ceux d’une adolescente d’aujourd’hui — tout en maintenant une volonté pédagogique à travers des encadrés qui expliquent le contexte historique du récit, sans compter la précision des décors et le soin méticuleux apporté aux costumes. Alors que les premières aventures de l’héroïne, mêlant l’idéalisation du métier d’artiste à des éléments de romance assez conventionnels, laissaient présager un déroulement un peu attendu, Kei Ōkubo s’empare rapidement de thématiques féministes qu’elle développe avec beaucoup de subtilité. On découvre bientôt que la franche misogynie des maîtres florentins, qui méprisent ouvertement Arte parce qu’elle est une femme, n’est pas la seule forme de sexisme auquel sera confrontée la jeune artiste. Alors qu’elle a réussi à entrer comme apprentie chez maître Leo sur la seule base de ses compétences artistiques et de son endurance au travail, un apprenti d’un autre atelier cherche à l’aider parce qu’il est convaincu que les femmes doivent être choyées et protégées. C’est à travers ce personnage sympathique mais maladroit que Kei Ōkubo introduit la question du paternalisme et des problèmes qu’il pose pour l’émancipation des femmes. Farouchement indépendante, Arte se donne les moyens de faire tout ce que font les hommes : pour venir à bout des tâches les plus physiques, elle fait des tractions sur les poutres de sa chambre chaque matin, retrousse ses jupons et s’écorche les mains sans broncher. Arte n’hésite pas non plus à tirer parti de son éducation aristocratique : son habileté pour la couture s’avère utile à plusieurs reprises et ses manières irréprochables la font apprécier des plus riches mécènes.

[Attention, le passage qui suit révèle quelques éléments de l’intrigue du premier volume.]

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L’auteure s’attache aussi à interroger les rapports sociaux entre ses personnages, ce qui me semble assez rare dans les bandes dessinées qui abordent les mêmes thématiques. Au cours de son apprentissage, Arte doit réaliser le portrait d’une courtisane qui craint que cette jeune femme du monde ne se compromette en la fréquentant. Mais Arte la respecte pour sa grande culture littéraire, si bien qu’une relation d’estime mutuelle se noue entre les deux femmes. Si la courtisane apprécie vite Arte, Maître Leo se montre d’abord méfiant à son égard : lui qui vient de la rue et qui a dû lutter pour vivre de son art n’apprécie pas de voir une noble se piquer de peinture. Lorsqu’elle lui avoue qu’elle veut subvenir elle-même à ses besoins pour échapper au mariage forcé, Leo est sensible à la similitude de leurs situations et l’accepte comme apprentie. Le choix d’Arte équivaut, dans son milieu, à une déchéance sociale ; mais quoiqu’elle soit passée des draps brodés du palais familial à une couche de paille dans une pauvre cabane, la jeune fille ne se départit jamais de son enthousiasme. Souvent représentée dans l’effervescence des rues de Florence, Arte se mêle à la foule des travailleurs avec aisance. Sans égard pour les convenances, l’apprentie peintre, qui respecte tous les savoir-faire, fréquente sans a priori artistes, boulangers, marchands, courtisanes et couturières, de sorte qu’un mouvement d’émancipation sociale accompagne son émancipation économique. L’auteure parvient, pour l’instant, à éviter à la fois la condescendance et la naïveté dans cette peinture sociale ; la suite de la série dira si cet équilibre se maintient. Pour l’heure, en tout cas, Arte est un bon manga jeunesse en même temps qu’une introduction sympathique au féminisme.

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