La fabrique pornographique

Lisa Mandel n’est pas précisément du genre à se tourner les pouces. Dessinatrice connue au départ pour ses travaux jeunesse et comme blogueuse BD dans les années 2000 (Libre comme un poney sauvage, publié sur papier chez Delcourt en 2006, et Chicou chicou, un blog collectif également imprimé chez Delcourt en 2008), elle écrit aussi pour Tanxxx le scénario d’Esthétique et filature, récompensé par le prix Artémisia en 2009. Avec son trait vigoureux et efficace, Lisa Mandel s’empare de thématiques variées, de l’amour entre deux jeunes femmes dans Princesse aime princesse (2008) aux hôpitaux psychiatriques dans sa série en cours HP, dont les deux premiers volumes sont parus à l’Association en 2009 et 2013. Les lectrices et lecteurs des blogs du Monde.fr connaissent peut-être ses Nouvelles de la Jungle, une enquête de terrain réalisée dans les camps de réfugiés de Calais et des environs avec la sociologue Yasmine Bouagga. C’est avec cette même partenaire que Lisa Mandel a créé cette année, chez Casterman, la collection « Sociorama », destinée à accueillir des collaborations entre sociologues et auteurs de bande dessinée. La collection se veut « une démarche originale : ni adaptation littérale, ni illustration anecdotique, mais des fictions ancrées dans les réalités du terrain. »

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Lisa Mandel n’a pas manqué de contribuer à sa propre collection : à partir du travail de Mathieu Trachman sur le milieu professionnel de la pornographie, elle met en scène les débuts d’un aspirant acteur X dans des productions mineures. Le choix de scénariser les éléments issus de l’ouvrage de Mathieu Trachman à travers le parcours du personnage de Howard donne corps (très, très littéralement) à l’enquête en sociologie du travail. En choisissant le point de vue d’un acteur débutant, l’auteure justifie des séquences didactiques où tel ou tel personnage, plus familier du milieu, explique l’élaboration du script en fonction de la demande, les modalités de couverture sociale des actrices et des acteurs ou encore les contraintes techniques de la prise de vue et leur incidence sur les conditions de travail. Ponctuellement, des dessins plus réalistes prennent le relais du style jeté du récit principal pour matérialiser le rendu des scènes à l’écran et souligner l’écart entre les moyens mis en œuvre et le résultat.

L’ouvrage évite, à mon avis, le double écueil de la condamnation morale et de l’idéalisation du métier. Les acteurs et les actrices présentés ont fait le choix d’une carrière qui, quoique souvent courte, semble avoir de bons côtés. Mais ils soulignent lucidement la pénibilité, la précarité et les injustices inhérentes à la profession, comme les difficultés que rencontre le personnage principal, un jeune homme noir qui doit s’accommoder du fait que la demande est en partie façonnée par le racisme. Au gré des conversations entre les personnages s’ébauche une réflexion politique sur le statut des travailleuses et des travailleurs de l’industrie de la pornographie. Sans voyeurisme mais sans s’interdire de rire des situations cocasses qui peuvent survenir lors d’un tournage, Lisa Mandel traite en tout cas de manière concrète et respectueuse une profession que l’on fantasme plus souvent qu’on ne la connaît.

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