Regretter l’absence de l’astre

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Au terme d’une métamorphose hésitante, un personnage se change en oiseau.
Un astronaute sombre dans la dépression en découvrant que le soleil et les étoiles n’existent pas.
Un oiseau, qui a été astronaute dans une autre vie, raconte à sa progéniture comment il a découvert que le soleil n’existait pas.
Ces trois séquences tantôt muettes, tantôt laconiques forment les volets d’une réflexion existentielle sombre dont la teneur est résumée par l’astronaute au milieu de l’ouvrage : « Je-devais-avoir-quinze-ans-quand-j’ai-compris-que-cette-émotion-constamment-renouvelée-à-la-vue-d’un-simple-coucher-de-soleil-ne-pouvait-s’expliquer-que-par-son-absence-car-si-nous-faisions-partie-comme-lui-de-ce-cosmos-et-que-nous-ne-nous-manquions-pas-alors-mon-cœur-ne-se-serrerait-pas-à-sa-simple-vue- ».

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Le développement — car on ne peut pas tout à fait parler de récit — est lent, visuel, et chaque étape ressemble à un arrachement. J’ai lu plusieurs fois l’adjectif « intranquille » pour caractériser le style de Nawel Louerrad : c’est tout à fait ça. Chaque image témoigne non d’une inquiétude momentanée mais d’une intranquillité ancrée. La séquence de la métamorphose, entièrement sans texte, consiste en des planches de six vignettes sobrement disposées en gaufrier (c’est-à-dire compartimentées par un quadrillage régulier) dont la sobriété met en avant la progression de la transformation. Celle-ci se déroule par altération discrète des formes : les visages s’étirent, les taches substituées aux orbites fondent, coulent, l’obscurité épaissie par des jeux de textures envahit les vignettes.

Capture d’écran 2016-08-21 à 15.02.25L’ensemble est spectaculairement pictural. Nawel Louerrad utilise une peinture noire qui tranche crument sur le papier blanc, en l’appliquant de toutes les manières possibles : griffures, projections, frottements, salissures… les personnages semblent s’extirper avec peine de cette matière pâteuse travaillée à sec — à l’exception du fameux astre absent, représenté par une diffusion d’encre noire sur un disque humide. Dans les séquences suivantes, plus ouvertement narratives, c’est un trait fin qui prend le relais pour tracer la silhouette de l’astronaute égaré puis celle du père-oiseau. L’auteure apporte un soin particulier au texte, tant dans la conception que dans la calligraphie. On quitte cette bande dessinée avec l’impression d’un manque, patiemment construit au fil des pages.

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Le manque, en fait, est tel que mes lectrices et lecteurs ne pourront pas se procurer le livre, qui n’est pas actuellement édité en France et quasi-impossible à trouver. En revanche, on pourra visiter Les vêpres algériennes, le blog de Nawel Louerrad, pour un avant-goût de son magnifique travail.

Nawel Louerrad, Regretter l’absence de l’astre, éditions Dalimen (Chéraga, Algérie), 2015

Je remercie l’auteure de m’avoir communiqué son livre et de m’avoir permis d’en montrer quelques images ici.

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Une réflexion sur “Regretter l’absence de l’astre

  1. Bien dommage de ne pas pouvoir se le procurer… Ca a l’air d’une telle poésie d’un esthétisme et d’une profondeur qui m’émeuvent…

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