L’origine du monde

Je le dis tout de suite : L’Origine du monde de Liv Strömquist est un ouvrage d’utilité publique qui devrait recevoir un prix de la salubrité, être étudié dans les collèges, remboursé par la Sécurité Sociale et lu par absolument tout le monde. La planète s’en porterait beaucoup mieux. Les femmes, en tout cas, s’en porteraient beaucoup mieux. Ce livre a un objet et un seul : le minou, le petit lapin, la figue, la chatte, la zézette, la tarte aux crustacés, l’abricot, la foufoune, la moule, l’origine du monde. Bien que l’ouvrage ne questionne pas vraiment la définition du féminin à travers le biologique et laisse de côté les transidentités, il est TRÈS important.

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Avec un humour acide, Liv Strömquist commence par évoquer « ces hommes qui se sont un peu trop intéressés à ce qu’on appelle « les organes féminins » ». Elle montre ainsi comment, au fil de l’histoire, les discours sur le sexe féminin ont été monopolisés par des hommes (souvent au prix de violences sexuelles présentées comme des expériences scientifiques), et comment le sexe féminin lui-même est devenu un pur objet culturel, déformé et expurgé de ses caractéristiques fondamentales. Des représentations artistiques aux manuels d’anatomie, elle expose l’effacement de la vulve au profit d’une conception du sexe féminin comme trou nu destiné à recevoir un pénis, avant d’évoquer les antiques rituels d’exhibition de la vulve immortalisés par des statuettes et la déesse Morrigan dont les petites lèvres étaient réputées frôler les genoux. Liv Strömquist s’attaque ensuite à la manière dont les discours médicaux ont construit différemment les sexualités féminine et masculine en banalisant l’idée d’une sexualité féminine anorgasmique, qui reposerait sur la tendresse, les bisous et les échanges de regards. Elle remercie tonton Freud pour les décennies d’âneries qu’on lui doit au sujet de l’orgasme vaginal et de l’orgasme clitoridien. Elle confronte le tabou des règles, une autre manière de dire que les femmes sont sales et inférieures parce qu’elles saignent. Enfin, Ève intervient en direct du jardin d’Éden, prêtant sa bouche à des femmes multiples qui témoignent : la honte des règles, la haine de son corps, le dégoût de soi et des autres, les agressions sexuelles dissimulées, la conviction que son plaisir n’importe pas vraiment, en un mot les conséquences les plus directes de siècles de construction bancale du sexe féminin.

Ces témoignages n’ont rien d’anecdotique ou de marginal. Dans ses chroniques (publiées dans le magazine Causette) sur son travail de sensibilisation dans des lycées, « Dr Kpote » rapporte les réactions des jeunes de ses classes, qui ignorent souvent tout du sexe féminin et de son fonctionnement, et sont pétris des discours de dépréciation décrits par Liv Strömquist. L’une des chroniques qui m’a le plus marquée citait une jeune femme qui, au cours d’une discussion sur la masturbation, avait protesté : « Mais Monsieur, nous les femmes on peut pas se masturber, on n’a pas de sexe ! » Je souhaite à cette adolescente de tomber sur le livre de Liv Strömquist. Je le souhaite aussi à toutes les personnes, hommes ou femmes, qui pensent que les règles sont sales, que l’hymen doit se déchirer au premier rapport et saigner abondamment, que la sexualité équivaut avec la pénétration hétérosexuelle, que les petites lèvres ne devraient pas ressembler à un kebab, que l’épilation intégrale est une question d’hygiène, que le biologique est une vérité donnée et inébranlable, que les manuels de médecine et d’anatomie sont objectifs, que papa met son robert dans la fente de maman, que le clitoris mesure 6mm, que les tampons hygiéniques doivent être taxés comme des produits cosmétiques, que les femmes ne se touchent pas, que les anus devraient être roses, que les serviettes hygiéniques s’imprègnent d’un liquide bleu et poussent à courir au ralenti dans une prairie, qu’un rapport sexuel commence avec la pénétration et s’achève quand l’homme a joui, qu’une femme a pour fonction de procréer, qu’il n’est pas possible de faire l’amour pendant les règles, que les femmes sont passives et les hommes actifs. Croisons les doigts pour que Liv Strömquist publie un tome 2.

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