Mauvais genre

Mauvais genre s’inspire de l’histoire, bien réelle, d’un déserteur de la guerre 14-18. D’après un essai qui lui est consacré, La garçonne et l’assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti (Fabrice Virgili et Danièle Voldman, 2011), Paul Grappe décide de déserter après avoir subi deux blessures au front, dont on soupçonne l’une au moins d’être une automutilation. La désertion est punie de mort ; aussi Paul, aidé de son épouse Louise, décide-t-il d’endosser l’identité d’une femme en attendant l’amnistie qui lui permettra de quitter la clandestinité.

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Dans sa bande dessinée, Chloé Cruchaudet fait le choix ambitieux de traiter cette matière sous tous les angles possibles. L’ouverture de l’album ancre le récit dans le genre de la chronique judiciaire en introduisant les premiers éléments de l’histoire de Paul et Louise dans un réquisitoire devant le tribunal. Les planches suivantes glissent vers l’histoire individuelle, celle de la rencontre et du mariage de Paul et Louise, et placent bien le couple — et non Paul seul — au centre de l’intrigue. C’est l’occasion pour Chloé Cruchaudet de laisser parler son expertise du mouvement (probablement aiguisée par sa formation d’animatrice à l’école des Gobelins) dans quelques planches très libres où les personnages virevoltent lors d’un bal au son d’une rengaine prémonitoire : « Mais moi qui n’suis pas aussi chicandière / J’ai mon vrai de vrai, un homme affranchi / Avec lui, pas b’soin de faire des manières / On s’a dans la peau et ça nous suffit ».

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L’échelle historique prend ensuite le relais de l’échelle individuelle quand la mobilisation de guerre arrache son mari à Louise. Chloé Cruchaudet se livre alors à une peinture crue des tranchées : son trait souple se fait charbonneux, le rouge — unique couleur qui tranche alors sur le noir et blanc de l’album — glisse de la robe de bal de Louise aux pantalons des poilus, puis à leurs entrailles éparpillées. L’auteure ne se départit pas pour autant de la désinvolture comique qui anime son dessin dans l’ensemble de la bande dessinée. Mais ici, les postures et les expressions exagérées des personnages, leurs corps flexibles et l’à-propos des situations choisies ne ménagent plus l’ambiance gouailleuse d’un bal populaire. C’est au contraire un grotesque tragique que la dessinatrice installe avec habileté, et qui persistera jusque dans les scènes de violence conjugale qui émaillent plus tard la cohabitation de Louise et « Suzanne ». En effet, après avoir déserté, Paul se travestit pour échapper au tribunal militaire. C’est l’occasion de délicieuses séquences d’apprentissage de la féminité, où l’auteure parvient à éviter toute référence à une supposée essence féminine et analyse au contraire l’exercice social qu’elle constitue. Puis, toujours avec cette fluidité de ton qui mélange humour et violence, Chloé Cruchaudet relate les frasques d’une Suzanne bien encanaillée et la dégradation de ses relations avec Louise. L’ensemble maintient une justesse qui n’a pas dû être facile à conserver dans ce récit où se mêlent voyeurisme, transgression et préjugés d’époque. L’auteure parvient tout de même à le mener jusqu’au bout sans complaisance ni anachronisme, en réussissant avec brio un exercice d’équilibriste entre une matière historique ancrée dans des préjugés d’époque et l’actualité des questions de genre, en particulier dans leur parfum tristement polémique au moment de la sortie de l’album, en 2013.

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