Entre ici et ailleurs

Sur les conseils enthousiastes d’un ami dessinateur, j’avais lu il y a quelques années L’Immeuble d’en face de Vanyda et je dois reconnaître que je n’avais pas été conquise. Le style « tranche de vie » ne me parle pas du tout. C’est un peu comme le Retour au collège de Riad Sattouf : lire ce que j’ai vécu de plus banal, ce que je vois tous les jours autour de moi, sans aucune variation qui me le rende un peu plus piquant, je ne vois pas l’intérêt. Le collège m’a ennuyée profondément, Retour au collège m’a ramenée à cet ennui, alors non merci (par contre Ma circoncision était drôlement bien). Quand une collègue m’a mis entre les mains l’avant-dernière bande dessinée de Vanyda en me disant : « Il faut absolument que tu lises ça », j’ai accepté avec un sourire poli. La semaine suivante, l’album m’était sorti de la tête. Je le retrouve sous un paquet de copies, je décide de le feuilleter avant de le rendre à sa propriétaire : c’est une claque.

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Dès les premières pages, ce n’est rien de ce à quoi je m’attendais. Coralie, l’héroïne, se réveille et ère dans un appartement désordonné en se maudissant de ne pas avoir le courage d’appeler sa gynécologue pour renouveler l’ordonnance de sa pilule. Autant la tranche de vie me laisse de marbre, autant évoquer d’entrée de jeu les problèmes tout à fait terre à terre que les femmes rencontrent pour se procurer des contraceptifs, ça me semble autrement plus audacieux. Le récit se poursuit : Coralie sort d’une longue relation, elle cherche une nouvelle stabilité dans sa vie de célibataire et décide de se mettre à la capoeira, un art martial brésilien. Entre ici et ailleurs fait partie de ces bandes dessinées dont la narration sait se faire discrète : les événements s’enchaînent sans qu’une structure d’ensemble se dessine forcément, les motivations des personnages ne sont pas clairement soulignées. Le style de Vanyda, tout en pudeur et en expressions ténues, contribue à l’ambiance détachée de l’album.

Cette retenue permet justement d’introduire de manière très subtile l’enjeu central de l’album. Alors même que le récit semble une succession d’événements insignifiants, une récurrence apparaît : de nombreux personnages évoquent comme en passant les origines laotiennes de la jeune fille, qui pour plaisanter, qui pour lui demander des conseils culinaires. Coralie fréquente un jeune homme à qui son exotisme plaît. Dans un café, on lui demande si elle « a des origines ». L’un de ses amis reprend en entrant chez elle une phrase d’un sketch des Inconnus : « Toi, tu t’appelles Coralie, avec ta face de citron et tes yeux bridés ?! » Coralie ne relève jamais, répond gentiment et passe à autre chose. Vanyda a l’habileté de ne jamais souligner pesamment le problème, et c’est précisément cette discrétion qui restitue le mieux un racisme insidieux et enrobé de bienveillance.

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Au club de capoeira, Vanyda rencontre d’autres personnes qui, comme elles, sont entre ici et ailleurs. D’abord tentée par un voyage au Laos à la rencontre de ses origines, elle découvre finalement son propre rapport à son pays d’origine de manière indirecte, en accompagnant l’un de ses amis en Algérie. L’histoire est conduite sans lyrisme, sans bons sentiments, avec simplicité. Les personnages sont touchants, faillibles, convaincants. Le tout donne un album surprenant qui aborde un thème délicat de façon assez atypique, en restant dans l’implicite et en insistant non sur le racisme ouvert — sans doute celui qu’on voit le plus couramment représenté dans les fictions — mais sur le racisme ordinaire, celui des collègues maladroits et des amis bien intentionnés.

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